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Conférence : Densification urbaine




Faites connaissance avec la conférencière :

En quarante ans, comment votre regard sur Toulouse a-t-il évolué ?
Marie-Christine Jaillet/

Je suis née à Lyon, ville industrielle. Quand je suis arrivée à Toulouse, ma première impression a été que ce n’était pas une ville ouvrière et industrielle comme celle d’où je venais. À l’époque, et même si j’ai bien conscience qu’il s’agit d’un cliché, c’était, vue de Lyon, une ville du Sud, latine, un peu « provinciale » et rurale, dans la mesure où elle était dépourvue de « banlieues » et que, dès les portes de la ville franchie, on était à la campagne… Une ville donc de grande étendue, mais quasiment sans agglomération. Entre le milieu des années 1970, où je m’y suis installée, et 2021, elle a profondément changé : elle a connu une des plus fortes croissances démographiques des villes françaises en relation avec un développement économique conséquent, marqué en particulier par l’essor de l’aéronautique européenne ; ce développement a largement bénéficié de décisions de l’État qui y a décentralisé, après l’aviation, le CNES, mais aussi la Météo, autant d’implantations qui y ont amené, chercheurs, techniciens, cadres, ingénieurs ; elle est aujourd’hui dotée d’un appareil de formation et de recherche parmi les tout premiers de France, attirant plus de 100 000 étudiants, qui vivent pour une grande part dans la ville, contribuant largement à son animation ; elle s’est « étalée », hybridant les espaces ruraux qui l’entourent, formant une aire urbaine élargie aux départements voisins.
Depuis le projet de « ville nouvelle » du Mirail, pas de gestes urbanistiques ou architecturaux sémaphores ou mémorables, mais l’accompagnement de l’arrivée continue de nouvelles populations par la construction massive de logements, d’équipements et d’infrastructures ; une dissymétrie centre/périphérie telle, qu’elle a pu se passer pendant longtemps de toute structuration intercommunale, trouvant les moyens d’une coopération sur projet, mais qui avec le rééquilibrage progressif entre la ville-centre et les communes périurbaines a vu se mettre en place un district, puis une communauté d’agglomération et, seulement en 2010, une communauté urbaine. Paradoxalement, c’est une ville-centre qui, pour les élections nationales, vote à gauche, mais élit depuis près de quarante ans un maire de centre droit, à l’exception de la parenthèse 2008–2014, et une couronne périurbaine dont les communes sont assez majoritairement gouvernées par des municipalités socialistes ou de centre gauche. À l’opposition politique ville-centre/périphérie a succédé un contrat de gouvernance, qui permet d’asseoir l’administration de l’intercommunalité désormais métropolitaine sur une large majorité transpartisane, sur un périmètre géographique cependant tronqué au regard de l’aire d’influence de la métropole. Comment une société métropolitaine, ainsi fragmentée, où la distance entre groupes sociaux s’accroît, tient-elle ? La réputation d’une métropole à qui tout réussit ne doit pas faire oublier un « accident de parcours » traumatique (l’explosion de l’usine d’AZF), qui a révélé des fractures sociales ignorées jusque-là et une ségrégation particulièrement marquée qui en fait une parfaite illustration de la « ville à trois vitesses » et d’une urbanisation qui répond à la logique de l’appariement électif et de la « clubbisation » chère à Éric Charmes en périphérie urbaine : le centre-ville s’est gentrifié et la gentrification gagne les faubourgs ; la périurbanisation se poursuit et les grands quartiers d’habitat social s’enfoncent dans une spécialisation socio-ethnique de plus en plus visible. Comment une société métropolitaine, ainsi fragmentée, où la distance entre groupes sociaux s’accroît, tient-elle ? Qu’est-ce qui, dans son histoire, dans ses lieux, la vie quotidienne de ses habitants, crée du commun, même de manière fugace, peut faire lien, peut faire « corps » ? Comment les politiques publiques, dans cette ville dite « rose », chantée par Nougaro, où l’on aime vivre dehors, palabrer, qui a le goût de la fête, devenue une des grandes métropoles françaises, parviendront à faire tenir ces bouts de ville ensemble, au-delà des évènements festifs qui rassemblent, autour du Minotaure, la société locale ? Si, à l’agenda des politiques métropolitaines, on trouve classiquement de grands projets structurants qui font consensus, d’autres ont suscité de vifs débats, comme le projet de la 3e ligne de métro accusé de desservir Toulouse au détriment de projets pouvant concerner les espaces périurbains, dont le maillage par les transports en commun reste fortement déficient ; mais d’autres questions, touchant par exemple aux politiques de peuplement pour lutter contre la ghettoïsation et la concentration des ménages les plus pauvres sur le seul territoire de la ville de Toulouse, peinent à trouver des réponses à hauteur des enjeux. L’exercice d’une solidarité, en la matière, peine à avancer.

La crise pandémique accentue-t-elle ces interrogations ?
Marie-Christine Jaillet/

La crise traversée cette dernière année confronte Toulouse à des enjeux semblables aux autres métropoles : rester désirable, habitable, hospitalière. Les politiques publiques, qui s’étaient déjà infléchies pour s’adapter au réchauffement climatique et à la transition écologique, revisitent l’offre de mobilité. Elles interrogent un modèle d’urbanisation qui doit désormais articuler usage modéré du foncier – sans recourir pour autant à une densité agressive ou perçue comme telle – pour répondre aux attentes sociales qui se sont exprimées « avec les pieds » (ainsi l’« exode des citadins », à l’annonce du confinement, vers la maison et la pleine nature). Mais plus que dans d’autres métropoles, elles doivent hâter une diversification économique, à l’agenda depuis longtemps, que le ralentissement (durable ?) de l’industrie aéronautique rend nécessaire et qui doit être compatible avec les objectifs de décarbonation. D’aucuns ont pu évoquer un scénario catastrophe comparable à l’effondrement de Détroit, rien de tel à l’horizon, du moins pour le moment, malgré les difficultés rencontrées par la sous-traitance d’Airbus, qui impactent aussi des bassins d’emplois en dehors de la métropole et l’inquiétude qui demeure sur la reprise des déplacements en avion. Pour ce faire, Toulouse a des atouts et en particulier des compétences affirmées dans les systèmes embarqués, qui peuvent trouver d’autres champs d’application. Cette métropole, sur le berceau duquel l’État « bonne fée » s’est continûment penché, s’interroge sur sa trajectoire et, après avoir structuré une intercommunalité devenue indispensable, s’engage dans de nouveaux dialogues à une autre échelle territoriale, celle des espaces périmétropolitains avec lesquels elle expérimente des contrats de réciprocité. Voilà, à grands traits, quelques éléments sur la situation toulousaine…

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